De quoi ETA est-il le nom ?

 

Le 7 janvier, Bilbao se remettra peu à peu des douze coups de minuit, la ville phare du Pays Basque espagnol verra le soleil froid de l’hiver se lever sur un nouveau siècle. Là, dans le jour naissant, les familles des prisonniers d’ETA, emprisonnés à Huelva, 936 kilomètres plus loin, se prépareront à défiler pour faire savoir au gouvernement espagnol qu’ils en ont marre de passer 20 heures dans le car pour aller visiter leurs proches. Les avocats des 500 prisonniers leur ont demandé de ne pas demander de visite ce jour-ci. Tout Bilbao doit être dans les rues. Pourquoi ont-ils des chances d’être écoutés, contrairement à l’année passée ? Ou plutôt pourquoi pensent-ils qu’ils ont peut-être un coup à jouer, alors que l’année passée, c’eût été inconcevable ?
C’est que le 20 octobre de l’année passée -c’est-à-dire il y a au moins 69 évènements immanquables tombés dans l’actualité, qui ont irrémédiablement fait passer ce communiqué comme un vieux parchemin pour beaucoup de citoyens surinformés – ETA a décidé de laisser tomber la lutte armée. Un pas en avant qui ouvre la voie à des négociations plus relâchées, notamment sur le rapprochement des prisonniers d’ETA de leurs familles, voire à des réductions de peine. En attendant, voici un petit récapitulatif sur l’impact de ce communiqué pour la société espagnole, divisée entre victimes du terrorisme, familles de prisonniers et entre les deux, ceux qui ont décidé d’opter pour une « lâche équidistance« .

 

De quoi ETA est-il le nom ?

 

Le lendemain de l’annonce par trois hommes cagoulés membres d’ETA (Euskadi Ta Askatasuna, «pays basque et liberté») de «la fin définitive de ses activités armées», une journaliste espagnole m’a avoué sa stupeur devant la réaction de (presque toute) la presse française: de l’AFP au Monde, elle n’entend parler «que» d’organisation séparatiste pour qualifier ETA. Pourquoi pas terroriste? Que font-ils des 839 victimes d’attentats à la voiture piégée ou à la bombe? Quand elle fait part de son indignation à un collègue français, il la renvoie dans les cordes:

«Tu te laisses trop guider par ton opinion personnelle.»


ETA, organisation indépendantiste armée

Il n’avait pas complètement tort. Le terrorisme est une notion sur laquelle la communauté internationale n’a jamais réussi à se mettre d’accord, et accuser un groupe ou une personne de terroriste revient tôt au tard à une prise de position.
«Depuis 1937 (Convention pour la prévention et la répression du terrorisme, NDLR), la communauté internationale est à la recherche d’une définition politique du terrorisme, définition que le Secrétaire général de l’ONU appelle encore de ses vœux près de 100 ans après», précise le docteur en droit international Ghislaine Doucet, dans son article Terrorisme, définition, juridiction internationale et victimes.

Est-ce à dire que chaque Etat est libre de définir sa propre conception du terrorisme, et la répression qui va avec? Faute d’accord politique, Ghislaine Doucet rappelle que tous les critères juridiques sont réunis pour définir le terroriste. Mais elle n’est pas dupe quant à la volonté limitée des Etats à obéir aux normes internationales:

«Quant aux Etats, s’ils s’inspirent parfois des normes internationales pour la mise en œuvre de moyens pour organiser la lutte contre le terrorisme et sa répression, force est de constater que les aspects sécuritaires sont souvent privilégiés au détriment du respect des règles fondamentales des droits de l’homme, le recours à la lutte armée n’étant pas exclu pour certains d’entre eux.»

On sait, depuis le 11-Septembre, que la lutte contre le terrorisme a littéralement bouleversé le paysage législatif: les lois antiterroristes se sont démultipliées, chaque Etat adoptant des normes exceptionnelles pour lutter contre un ennemi exceptionnel.
En Europe, une liste de personnes et d’organisations terroristes a été établie dès 2001. L’ETA en a faisait partie jusqu’à 2009, date à laquelle le Conseil européen a décidé de l’en exclure. Mais les etarras restent considérés comme une organisation terroriste au regard de la liste du Royaume-Uni, des Etats-Unis, du Canada ou de la Nouvelle-Zélande…

A ce titre, le sociologue Gérôme Truc souligne:

«La « guerre au terrorisme » lancée par les Etats-Unis après le 11-Septembre a permis aux entrepreneurs de la lutte contre ETA, qui jusqu’alors peinaient à mobiliser en dehors de l’Espagne, de faire monter en généralité leur cause, via une dépolitisation de la question terroriste: al-Qaida et ETA, même combat!»

Dépolitisée, la lutte contre le terrorisme a gagné en efficacité, mais parfois aussi, revers de la pièce, perdue en respect des normes internationales.

Si les Etats n’ont toujours pas de norme universelle pour définir le terrorisme, les journalistes, eux, suivent celle de la neutralité. Face à des courriers affolés de lecteurs espagnols découvrant l’ETA sous les traits d’une «organisation séparatiste armée basque» ou d’un  «groupe armé indépendantiste basque», le blog des correcteurs du Monde proposait la réponse suivante:

«Un groupe armé qui commet des attentats pratique le terrorisme, cela implique-t-il pour autant l’utilisation exclusive de l’adjectif « terroriste »?»

ETA, «banda terrorista»

Vicenç Fisas, directeur de l’Escola de cultura de Pau (Ecole de culture de la paix, à Barcelone), tranche:

«C’est une organisation indépendantiste qui pratique le terrorisme. C’est pareil qu’on parle de l’un ou de l’autre.»

Le titulaire de la chaire Unesco sur la paix et les droits de l’homme explique la réaction de la journaliste espagnole par le fait qu’«en Espagne, le gouvernement, avec en écho tous les moyens de communication de masse, qualifie depuis toujours ETA de “banda terrorista”. C’est une des conséquences de la lutte antiterroriste. L’imaginaire collectif espagnol est resté marqué par cette appellation».
Parler d’organisation terroriste plutôt que de groupe indépendantiste armé n’a donc rien d’innocent. D’autant que l’organisation a elle-même toujours été divisée: «Bietan jarrai», son slogan –représenté par un serpent et une hache qui se tournent le dos– signifie «continuer dans les deux voies»: des débats ont toujours eu lieu sur la place que devait avoir la violence politique, conduisant à une scission à la fin des années 1960.

Certains doutent alors que l’on puisse parvenir à un idiome neutre pour parler d’ETA: «Il n’y a pas de terme neutre pour définir la violence. Tout dépend de l’acteur, qu’il s’agisse de l’Etat, des services secrets ou d’un groupe armé. Le plus neutre serait de parler de « violence politique », mais c’est un terme peu usé en journalisme. D’un autre côté, personne ne veut être appelé « terroriste »: on préfère « résistant », « combattant », etc. Parler de terrorisme, c’est faire de la violence utilisée quelque chose d’illégitime, et c’est ce que fait l’Etat espagnol envers ETA», explique Diego Muro, professeur de politique comparée à l’Institut Barcelona d’Estudis Internacionals (IBEI).

Plutôt que de chercher une neutralité à tout prix, mieux vaut suivre le conseil donné par les correcteurs du Monde, en embrassant la polysémie que comporte l’organisation basque aux trois initiales synonymes de sang, d’aveuglement et d’incompréhension pour ses victimes, comme pour la société espagnole en général.

ETA, fossoyeur

Rappelons le premier réflexe de la journaliste espagnole: se référer au nombre de victimes. 829. Même réaction de la part Jean Chalvidant, spécialiste de l’Espagne et de l’Amérique latine au département de recherche sur les Menaces criminelles contemporaines et auteur d’ETA, l’enquête:

«La France, malgré ses efforts répressif, n’a jamais compris ETA. Si elle avait été châtiée par elle, les termes seraient bien sûr différents…»

L’ETA, ce sont d’abord ses victimes. Et pourtant, pendant des années, on les a ignorées. Pour elles, le terrorisme basque est synonyme de «beaucoup de douleur, de rage, d’incompréhension. Un sentiment d’isolement aussi, car le soutien qu’ont les familles aujourd’hui, elles ne l’ont pas eu avant le début des années 1980», explique Alejandra Luengo, coordinatrice du département psycho-social de l’Association des Victimes du Terrorisme (AVT). A l’époque, le groupe jouissait en effet d’une popularité presque générale: pour avoir assassiné Luis Carrero Blanco, le successeur annoncé de Franco en 1973, ils étaient vus comme des acteurs majeurs de la fin du franquisme.

Alors, au lendemain du communiqué d’ETA, parmi le soulagement généralisé des médias et de l’opinion publique, José Marco Jalle, le vice-président de l’AVT, reste sceptique et intransigeant:

«J’aimerais que les médias sachent ce que les victimes ressentent quand ils voient 3 encagoulés nous dirent qu’ils ont décidé d’épargner nos vies et qu’en plus on doit applaudir… Nous ne cherchons pas la vengeance, mais pas non plus une réconciliation de cette manière. Nous voulons que la bande terroriste se dissolve et qu’ils aident la justice à faire la lumière sur les plus de 300 attentats meurtriers qui restent sans coupables aujourd’hui.»

Les actes de terrorisme laissent des traces. «Toutes les victimes souffrent de bouleversements post-traumatiques: dépression, crises d’angoisse, insomnies», affirme cet ancien militaire, lui-même victime d’une attaque à la voiture piégée qui a fait deux morts, et dont les séquelles l’ont obligé à abandonner la carrière.
Des victimes «dévalorisées» par le communiqué de l’ETA, selon Alejandra Luengo, dans lequel on rend hommage aux «martyrs» d’ETA, mais on omet ses victimes. Alors que beaucoup appellent à des remises de peine ou à l’amnistie des quelque 700 prisonniers d’ETA, l’AVT rappelle que tout réinsertion est impossible pour ceux qui ne reconnaissent pas les torts qu’ils ont causés.
L’ETA, facteur de divisionEn 2003, un documentaire bouleverse l’Association des victimes du terrorisme. Dans La pelota vasca, la piel contra la piedra, Julio Medém a notamment superposé le témoignage d’un membre des Jeunesses Socialistes estropié par une bombe de l’ETA avec celui d’une femme torturée pour son appartenance présumée au groupe terroriste. On y écoute aussi le témoignage de la veuve d’un policier basque assassiné, tandis que la femme d’un membre d’ETA évoque la difficulté de faire 2.000 km pour aller visiter son mari, emprisonné à Huelva, à l’extrême sud du pays.

 

Mettre sur le même plan les victimes du terrorisme d’ETA et celles de l’antiterrorisme de l’Etat, le pari était risqué, trois ans après la rupture d’une énième trêve par ETA et un an à peine après l’interdiction du parti Batasuna, considéré comme le bras politique d’ETA.
Parler des crimes d’ETA sans omettre ceux des Groupes antiterroristes de libération (GAL), qui ont assassiné 27 personnes entre 1983 et 1987, revenait pour le réalisateur à inviter la société espagnole au dialogue. Dans le documentaire, plusieurs victimes d’ETA témoignent leur solidarité aux prisonniers sans droits et aux terroristes présumés torturés par les autorités.
«C’est une petite minorité des victimes», rétorque José Marco Jalle, dont l’association s’est vivement opposée au propos du documentaire. Dans un communiqué publié quatre mois après la sortie du film, Julio Medém regrette la réaction de l’AVT, qu’il considère instrumentalisée par le Partido popular (PP, parti de droite, partisan de l’intransigeance face à la bande terroriste):

«Les membres d’AVT ne sont pas les seules victimes, bien qu’elles semblent être les plus en colère et les plus politisées, et celles qui se croient le droit à identifier et à donner un cachet d’authenticité aux autres victimes.»

Jusqu’au communiqué du 20 octobre, opter pour la «lâche équidistance» qu’évoque le sociologue basque Ramón Saizarbitoria dans le documentaire, était chose impossible. «La confrontation sociale oblige les gens à se polariser», complétait le psychosociologue Ramón Alzate.

L’interdiction de l’ETA s’est en effet accompagnée de tout un courant de la pensée politique basque, l’izquierda aberzale (la gauche nationaliste basque), le parti Batasuna en tête. «Il faut l’unité des démocrates pour obtenir la fin d’ETA. Si 200.000 personnes lui sont favorables, et bien il y a 46 millions d’Espagnols pour leur dire non», résume José Marco Jalle, lapidaire. Bien que le nouveau parti nationaliste basque Bildu ait été autorisé à participer à la vie politique par la Cour constitutionnelle espagnole, le vice-président d’AVT reste persuadé que l’ETA est derrière:

«Quand Hitler a pris le pouvoir, c’était aussi par la voie démocratique.»

L’ETA, un obstacle dépassé pour l’indépendantisme basque

Malgré les réticences, les forces politiques basques croient à un nouveau départ: «ETA a rempli les cimetières de cadavres et a été un obstacle au débat sur les aspirations nationalistes impulsées depuis le PNV comme l’indépendance, l’autodétermination, la souveraineté ou la territorialité, sujets que nous voulons aborder dans toutes les institutions basques», a déclaré le président du Parti national basque (PNV) Iñigo Urkullu au lendemain du communiqué d’ETA, soucieux de se positionner en vue des élections législatives du 20 novembre.

Car avec la fin de la violence d’ETA, la gauche nationaliste basque n’a plus de raison d’être criminalisée. Le candidat du PSOE, Rubalcaba, ne voit «aucune raison» d’interdire Amaiur, la coalition aberzale composée de Bildu et d’Aralar, deux partis qui ont toujours rejeté la violence, et les enquêtes électorales annoncent déjà la hausse des votes en faveur de la gauche indépendantiste.
Dans les rues de Bilbao le 21 octobre, à l’appel des partis signataires de l’accord de Gernika (qui appelait à la fin de la violence en septembre 2010), on souligne que la fin de la lutte armée ne marque pas «la fin du conflit politique».

ETA aura donc été un obstacle politique majeur, en raison de la progressive déconnexion de la réalité de ses membres avec le projet indépendantiste basque: «La pratique organisée d’une violence illimitée sans retour en arrière n’est pas l’expression désespérée d’un mouvement faible, qu’il soit social, national ou communautaire, mais une substitution à un mouvement devenu fictif ou sans rapport avec le niveau de projet qu’on lui prête», analyse le sociologue Michel Wievorka dans Sociétés et terrorisme (Fayard, 1988), où il définit le terrorisme, notamment celui d’ETA, comme «un anti-mouvement social».

 

Article publié le 2 novembre sur Slate.fr

Photo de Une : (cc)Carlos Dufour/flickr

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