A Barcelone, les Sénégalais rouillés dans la ferraille

« Nous sommes en Espagne depuis cinq ou six ans. Certains ici viennent faire la fête et boire jusqu’à tard, mais nous, nous récoltons la ferraille. Et nous vivons dans des conditions misérables. Si les gens tiennent le coup, c’est pour pouvoir envoyer quelque chose à leur enfant resté en Afrique. » Parmi la centaine d’Africains subsahariens (en majorité Sénégalais) qui récoltent la ferraille pour survivre et dorment dans des squats insalubres et surpeuplés à Barcelone, Katim, jeune wolof de 37 ans, est un privilégié.

La ferraille, dernière issue pour survivre

Arrivé par avion avec un visa en 1999, il a échappé au voyage en « patera » (barque de fortune), lot commun de ces immigrés clandestins qui arrivent en masse depuis 2006. Les premières années, il se dédie corps et âme au festival Baobab, près de Malaga (Andalousie), même s’il doit en même temps plonger les mains dans la terre des serres d’Almeria pour gagner son pain. Mais à partir de 2007, la main d’œuvre immigrée à bas prix y est remplacée par une nouvelle manne de travail, régulière cette fois. Les citadins espagnols, chassés de la ville par le chômage de masse, retournent travailler dans les champs. « Pendant deux ans, je suis allé de ville en ville pour trouver un travail », dit-il à l’avant d’un camion qui transporte la ferraille. En vain. A Barcelone où il a désormais des papiers mais les poches vides, il ne lui reste plus que deux options : le « top manta » (la vente ambulante), pratique découverte par le grand public au travers du film Biutiful d’Alejandro Gonzales Iñarritu ou la « chatarra » (ferraille). Descendu tout en bas de l’échelle, ce jeune fluet reste privilégié au regard des autres ferrailleurs sénégalais : il a un permis de conduire espagnol, graal permettant de ne pas traîner de charriot de poubelle en poubelle pour dégoter des bouts de ferraille en tout genre, mais de conduire un camion pour les transporter. Pour lui, ce sera la « chatarra ».

crédit photo : Emmanuel Haddad

Malgré ses papiers, Katim dort dans le squat de la rue Badajoz. De cette ancienne fabrique de mannequins située à Poblenou, quartier est de Barcelone, un habitué des squats de la ville raconte qu’elle a longtemps été le havre des raveurs, dont les fêtes se déroulaient sous le regard magnanime de la propriétaire endettée. A partir de 2006, les Espagnols découvrent au journal télévisé des bateaux de fortune remplis de Sénégalais débarquant sur les côtes des Canaries, et à partir du mardi noir du 24 avril 2007, quand le marché immobilier espagnol subit son premier revers, les raveurs de la rue Badajoz les voient bientôt s’installer dans l’entrepôt abandonné.

Honte, colère et post-colonialisme

Katim a un autre atout sur ses compagnons de galère. Le 25 juillet 2011, il est dans le cortège de Sénégalais qui défilent dans les rues de Poblenou contre la fermeture du squat de la rue Badajoz. Le site, racheté par une marque de « cava » (vin pétillant espagnol), est non seulement un dortoir pour les ferrailleurs Sénégalais, mais surtout le lieu où ils peuvent déposer, trier et peser la ferraille avant d’aller la vendre aux industries voisines contre de quoi manger. Et surtout fumer. Contrairement aux autres, Katim s’exprime devant les médias et n’a pas honte de montrer son visage. Les autres ? « Ils ne veulent pas que leur famille sache qu’ils recyclent la ferraille qu’ils trouvent dans les poubelles. » Un réflexe humain, dans des conditions qui ne le sont pas.

Crédit photo : Emmanuel Haddad

Lendemain de la manifestation dans la cour intérieure du squat de la rue Badajoz. Entourés de ferraille rouillée, de déchets jetés çà et là, quatre habitants palabrent, sur une chaise à trois pieds, sur un sofa éventré. Des rats sortent leur tête de temps à autre entre les monceaux de fer. Un journal de résultats sportifs qui tourne de mains en mains, un câble à dénuder pour en récupérer le cuivre, tels sont les occupations majeures dans cet espace sans eau ni électricité. La crasse presque insoutenable des lieux rend toute intrusion presque indécente pour ses habitants, devenus pourtant la cible récurrente de reportages. Alors à l’arrivée d’un journaliste français, ex-pays colonisateur, Kerabah, homme fort au visage anguleux et leader du groupe, appuie là où ça fait mal :

« C’est sur les abus de l’agriculture mondialisée que l’on devrait enquêter, pas sur notre situation ici. Les médias ne parlent que de choses superficielles, ils ne cherchent jamais à dire la vérité. Par exemple que le phosphate sénégalais va à 80% aux mains des Français. Si nous sommes ici, c’est parce que la spéculation a fait exploser les prix de l’agriculture, que je ne peux plus faire le métier de mon grand-père et de mon père : être agriculteur ! »

2005-2009 : de l’espoir à la crise

Il a raison Kerabah. L’indigence de ces Sénégalais en Espagne est un symptôme, l’effet indirect de facteurs socio-économiques qui ne trouvent pas leur source entre les tôles tordues de Badajoz. De l’autre côté de la Méditerranée, l’indice de développement humain du pays d’origine de Katim et de Kerabah est au 144ème rang mondial sur 169 pays. Plus de la moitié des 13 millions d’habitants du Sénégal vit sous le seuil de pauvreté. Alors quand le 7 février 2005, l’Espagne décide d’offrir un visa d’un an assorti d’un contrat de travail à 800 000 immigrés clandestins, on retrouve 19 343 Sénégalais dans le lot. Quatre ans plus tard, 38 716 Sénégalais vivent en Espagne avec une carte de résidence, beaucoup plus dans la clandestinité. « L’Espagne se convertit en la destination prioritaire des jeunes Sénégalais qui tournent leurs yeux vers l’Europe », écrivait déjà Mercedes Jabardo Velasco dans son rapport Sénégalais en Espagne. Connexion entre origine et destination publié en 2006 au ministère du Travail et des Affaires Sociales espagnol. La chercheuse y souligne que

« l’émigration a été une pratique habituelle chez les jeunes sénégalais, tant comme un défi individuel que comme une stratégie à caractère familial. »

Une stratégie qui fonctionnait jusqu’à l’explosion de la bulle immobilière espagnole en 2007. Des petits boulots dans l’agriculture et dans le bâtiment aux subventions des associations d’aide aux immigrés, la crise a tout emporté sur son passage. Depuis novembre 2011, l’Espagne compte 5 millions de chômeurs. Alors pour les migrants Sénégalais, reste la récolte de la ferraille. Mais pour combien de temps ? « La crise ayant en premier lieu paralysé le marché immobilier, vendre de la ferraille aux entreprises pour qu’elles le recyclent en matière première pour leur activité n’a que peu de succès », rappelle Raul Martínez Ibars, Directeur d’ACISI et Coordinateur Territorial en Catalogne de la Fondation CEPAIM, deux organismes qui s’occupent de l’accueil et l’insertion des migrants. « En 2009, les programmes d’accompagnement et d’insertion à destination des migrants ont disparu. Le soutien de l’État a été remplacé par le réseau de soutien [Xarxa de Suport als Asentaments de Poblenou, un réseau de solidarité créé par les voisins du squat de Badajoz, suite à la visualisation d’un reportage diffusé sur TV3] pour garder au minimum un contact avec les habitants des squats. Nous ne voulions surtout pas qu’ils deviennent une communauté “invisible” », a-t-il déclaré lors d’un séminaire organisé le 3 novembre sur la situation des populations vivant dans des squats de Poblenou.

Syndrome d’Ulysse et attente de jours meilleurs

« Si pour survivre, il faut rester invisible, il n’y aura ni identité ni intégration sociale et il ne pourra pas y avoir de santé mentale non plus. »

En 2002, Joseba Atxotegui, psychiatre et directeur du SAPPIR (Service d’Attention Psychopathologique et Psychologique aux Immigrés et Réfugiés), parlait pour la première fois de « Syndrome d’Ulysse », en référence au héros de la mythologie grecque, pour qualifier le stress chronique et multiple dont souffrent les migrants dans les pays d’accueil. « La solitude », « la souffrance suite à l’échec du projet migratoire », « la lutte pour la survie » et « la peur » sont les principales sources de stress auxquels sont confrontés les centaines de Sénégalais qui vivent de la ferraille à Barcelone, du voyage en « pateras » à la routine de de la récolte de la ferraille dans les poubelles, en passant par la répression policière et la promiscuité des squats. Jusqu’à quand peuvent-ils rester indemnes dans de telles conditions ? « La majorité des migrants vivant dans ces squats ne sont pas malades, mais ils doivent supporter un environnement de stress trop important. Ils le vivent très mal, mais il suffit d’u changement de contexte pour qu’ils s’en sortent. Leur souffrance psychologique n’est pas une maladie mentale, mais si elle n’est pas traitée, à la longue, elle peut le devenir », analyse Joseba Atxotegui, après avoir visité plusieurs squats du même acabit que celui de la rue Badajoz.

Crédit photo : Emmanuel Haddad

Pour les aider à changer de contexte, les associations locales se concentrent de plus en plus sur la formation professionnelle. Apropem-nos (rapprochons-nous en catalan), un réseau de solidarité à Poblenou, propose aux plus motivés des formations dans l’agriculture biologique, la plomberie ou la boucherie, par le biais d’organisme comme Caritas ou la Croix Rouge. Depuis mai 2011, Souleymane se rend chaque matin à Badalona pour apprendre l’agriculture biologique. Ce Sénégalais de 31 ans connaissait déjà bien les préceptes du métier : son père est agriculteur à côté de Dakar. Qu’en fera-t-il si l’activité ne reprend pas ? « Chaque année, on espère que la crise va arrêter. Même si c’est dur ici, au Sénégal, il n’est pas rare de voir 20 personnes vivre avec un salaire de 150 euros. Et puis c’est impossible de rentrer, les gens ne comprendraient pas. »

Réussir ou devenir fou. Une logique transgressée par de plus en plus de migrants, qui rentrent au pays malgré la peur de l’opprobre évoquée par Souleymane. La municipalité de Barcelone vient de lancer un projet pilote destiné aux Sénégalais du squat de Badajoz : au bout de cinq mois de formation professionnelle, ils accepteraient de rentrer au Sénégal. Certains s’achèteront un beau costume et diront qu’ils ont réussi pour éviter la honte de l’échec, raconte Katim. Selon lui, il faut au contraire briser le cercle vicieux qui fait rimer Europe et succès. Au volant de son camion rempli de ferrailles, il se projette : « Je voudrais tourner un reportage sur la réalité d’ici, Badajoz et la “chatarra”. Puis avec l’aide d’une ONG au Sénégal, j’irai dans chaque école primaire de ma région au Sénégal, je prendrais une demi-heure de cours, j’installerai un écran, et je montrerai le film aux enfants. Tout le monde là-bas met de l’argent de côté pour venir faire fortune ici. S’ils savaient que l’on finit par ramasser les poubelles… »

 

Publié sur le magazine européen en ligne cafebabel.com et le quotidien suisse Le Courrier

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