L’autre conflit de Colombie 1/2

En 2017, je suis parti en reportage en Colombie. Dans mes valises, une commande pour un magazine suisse, Sept, pour réaliser deux articles au long cours accompagnés de production photo et multimédia sur deux communautés indigènes et leur propre conflit au sein de la guerre en Colombie. Ils ne seront jamais publiés. Après avoir reçu des messages disqualifiant de manière profonde et sans aucune retenue mon travail, je décide de ne plus donner suite à la collaboration avec ce média et de renoncer à une somme d’argent conséquente. Deux ans après, j’ai envie de publier ces récits sur mon site personnel, à l’heure où je m’apprête à mettre un terme, au moins temporaire, à mon activité de journaliste pigiste. Ma perte de motivation est en grande partie liée aux comportements abusifs, souvent irrespectueux, de certains éditeurs, dont le magazine Sept a été l’un des cas les plus éloquents. J’ai souvent repensé à ce travail, dont j’avais fini par éprouver une sorte de honte, tant il a pu être dévalué par cet éditeur adepte de la vexation comme outil de travail. Mon réflexe a été de l’oublier. Mais par respect pour les personnes que j’ai rencontré dans la Sierra Nevada et dans la vallée du Cauca, je préfère aujourd’hui lui donner une existence, bien qu’anecdotique. Le voici donc en deux parties.  

La Sierra Nevada, cœur du monde pour ses quatre ethnies autochtones, a les artères bouchées. Le narcotrafic a coupé ses arbres et pollué ses fleuves, tandis que paramilitaires et guérilleros agressaient ses habitants. Aujourd’hui, le tourisme a remplacé la poudre, mais l’habitat naturel des indigènes est plus menacé que jamais.

Au pied du plus haut pic enneigé côtier du monde, l’aurore éclaire d’une lumière d’équinoxe une scène matinale de plongée collective. Parti des sommets perchés à 5800 mètres de la Sierra Nevada, le fleuve Palomino se jette, épuisé, dans l’océan Atlantique. Là, les pêcheurs locaux plongent dans l’eau salée pour tirer le filet géant qui enserre leur pitance du jour, poussant des cris déçus mais fascinés à la vue des poissons qui s’échappent dans un sursaut ultime de survie. Sous des toitures de chaume, une poignée de touristes européens fourrent leurs doigts dans la chair de sars braisés et citronnés, qu’ils font descendre le long de l’œsophage à l’aide de lampées de bière Aguila. A l’écart et en silence, une poignée d’indiens kogi tout de blanc vêtu trient de leurs menottes adroites un amas de coquillages régurgités par la mer pendant la nuit.

Des Kogis ramassent des coquillages pour leur totorro - Crédit: Emmanuel Haddad

Des Kogis ramassent des coquillages pour leur poporo – Crédit: Emmanuel Haddad

Palomino, petit hameau de la côte caribéenne colombienne, situé entre le parc naturel Tayrona et la région désertique de la Guajira, est passé en quelques années de zone de non-droit au statut de retraite paradisiaque pour touristes écolos ou hippies sur le tard. « Un paradis caché et une destination de mode », titre le quotidien national El Tiempo en juin 2016, citant la secrétaire de Tourisme de la Guajira Ariza Hinojosa : « Nous avons le désert, nous avons cinq ethnies vivantes -les quatre de la Sierra Nevada et la Wayu-, nous avons des montagnes, des fleuves, la mer », énumère-t-elle comme on déplie un fascicule du Club Med. Dans les ruelles non asphaltées du village de bord de mer, l’image de la montagne enneigée et de ses habitants autochtones sont placardées à chaque coin de rue par des agences de tourisme improvisées. Là-haut, quatre peuples indigènes, Kogi, Arhuaco, Kankuamo et Wiwa, mènent une vie naturelle emplie de spiritualité, en retrait des aléas matériels d’ici-bas. C’est du moins sur cette vision idyllique que les guides touristiques misent pour faire oublier les têtes coupées, les membres écartelés et les cargaisons de cocaïnes qui ont hanté les habitants de la région pendant plusieurs décennies.

Le futur Pablo Escobar

Le 24 novembre 2016, le président colombien Juan Manuel Santos et les chefs de la guérilla marxiste FARC ont signé un accord de paix après cinq décennies d’un conflit qui laisse derrière lui 260 000 morts, 45 000 disparus et 6,9 millions de déplacés selon les estimations officielles. Mais ici, ce sont surtout les paramilitaires qui ont fait régner la loi du silence et de la mort, sous l’égide de Hernan Giraldo, alias El Patron, considéré à la cime de son ascension comme « le futur Pablo Escobar » par Newsweek. Dans un article de mai 2001, le magazine américain le décrit comme un « seigneur de guerre moustachu et grand amateur d’alcool » à la tête d’une armée privée de 400 hommes et exportant pour 1,2 milliards de dollars de cocaïne chaque année : « Giraldo personnifie une nouvelle tendance gênante dans l’industrie du narcotrafic : celle des paramilitaires d’extrême-droite combattant pour prendre le contrôle des territoires de la coca », lit-on.

Palomino porte le nom d’un des massacres commis sous sa férule, en septembre 1999, lorsque ses « Chamizos » (« tisons »), ont assassiné cinq membres de la communauté. Certains de ses toits de chaume abritent probablement les enfants portés par les innombrables adolescentes qu’il a défloré contre des sommes d’argent versées à leurs parents. Mais quand la Cour fédérale de Washington l’a condamné à 16 ans de prison en mars 2017, c’est pour le délit de narcotrafic, pas les atrocités commises dans le « paradis caché » de Colombie. C’est d’ailleurs pour éviter qu’il ne parle trop de ses commanditaires politiques et économiques hauts placés que l’ex-président Uribe l’a fait extrader aux Etats-Unis en 2008, aux côtés de douze autres chefs paramilitaires.

Depuis, Palomino est devenu « une destination pour se déconnecter », comme le titre le magazine Cromos en décembre 2016, citant la chanteuse et nouvelle résidente Naty Botero : « Palomino est incroyable. C’est un lieu très couru pour ceux qui veulent changer de vie pour être en contact direct avec la nature », se réjouit-elle. L’industrie du tourisme a ainsi permis à des dizaines d’ex-paramilitaires de changer de moyen de gagner leur vie, comme le résume Luis Fernando Lopez, devenu guide touristique dans la Sierra Nevada après avoir servi dans les rangs d’El Patron : « Je fais aujourd’hui ce que j’aurais dû faire il y a longtemps : être quelqu’un de bien. Ne pas porter un fusil mais un sac indien et un stylo, aux côtés d’étrangers de tous horizons. »

Tout ça c’était de la coca

Luis Hernando connaît bien la montagne. Il l’a arpentée pendant plus d’une décennie pour lutter contre la guérilla des FARC et superviser la culture de la coca, cette plante utilisée traditionnellement depuis des millénaires par les autochtones, qu’El Patron transformait en cocaïne et exportait vers les Etats-Unis. Pendant deux jours, en collaboration avec Joana, guide touristique qui a vécu pendant sept ans parmi les indigènes kogi, il a accepté d’être notre guide dans une excursion avec pour destination Seywiaka, l’un des villages kogi de la Sierra Nevada.

Passées les dernières cabanes en bois de Palomino, le chemin de terre se rétrécit et s’orne d’une végétation luxuriante. Mais rares sont les arbres centenaires pour cacher le soleil de leurs branches tentaculaires : « Ici avant, ça débordait d’arbres géants, les caracoli, les aceitunos, les higuerones, c’était magnifique ! La forêt était très dense. A présent on passe par des clairières qui n’existaient pas avant. Tout ça à cause de la déforestation effectuée pour la culture de la coca, et les produits chimiques utilisés par les Américains pour la faire disparaître, comme le glyphosate, qui a fait beaucoup de dégâts dans les communautés indigènes », décrit Joana en pleine ascension, la hanse d’un sac rempli de vivres lui cernant le front.

Luis Fernando l’a vécu de l’intérieur : « Quand c’était une zone paramilitaire, tout ça c’était de la coca. Tout paysan devait en planter deux hectares au minimum. Cette culture a beaucoup affecté l’écosystème de la Sierra Nevada. Les laboratoires où l’on transformait la plante en cocaïne était toujours situés à côté de bassins d’eau douce, qui finissaient pollués. Beaucoup de gorges ont été asséchées. Les pics Colomb et Bolivar ont perdu la moitié de leurs neiges éternelles. Mais peu à peu la nature reprend ses droits. Aujourd’hui à la place de la coca, on trouve des cultures de banane plantin, d’igname, de manioc ou de malanga (taro, ndlr) », dit-il en chassant un nuage de moustiques à l’aide de son poncho de paisa, nom donné aux habitants de Medellin où il a fait six ans de prison pour délinquance après ses années de paramilitaire.

Avoir vécu parmi les indigènes kogi et appris à parler leur langue permet à Joana de parsemer le chemin d’anecdotes sur les rituels et les croyances de ce peuple précolombien. Ici, on s’arrête sous un long rocher où, décrit-elle, les Mamas, les chamanes kogi, sont initiés très jeunes par les anciens aux savoirs ancestraux. Dès l’âge de trois mois, ces élus sont séparés des autres enfants pour suivre un apprentissage qui dure dix-huit ans et a lieu la nuit. Là, nous contemplons un caracoli aux ramifications innombrables. Joana explique que les Kogi faisaient des offrandes sous ce genre d’arbres à l’époque de la conquête espagnole. En soufflant tous ensemble, ils repoussaient la violence des envahisseurs venus d’outre-Atlantique.

Enfin, après quelques heures de marche, les premières habitations kogi apparaissent derrière un champ de bananes plantins et de manioc. Des jeunes femmes sont en train de tisser des sacs en bandoulière avec du coton blanc, couleur de leur tunique immaculée. Les fesses à l’air, des bambins courent après des chiens et des poules. Nous sommes arrivés chez Gabriel, fils du Mama Agustin, avec qui Joana entretient une relation de confiance vieille de plusieurs années.

Pourront-ils s’échapper éternellement ? 

Rares sont les gens de l’extérieur qui ont établi des relations durables avec les Kogi. L’un des premiers était un anthropologue allemand, Gerardo Reichel-Dolmatoff. A partir de 1946, il séjourna à de nombreuses reprises chez eux et en tira les premières études anthropologiques sur leur histoire, leur organisation sociale et leur religion. Nina S. de Friedemann et Jaime Arocha, deux anthropologues et anciens élèves de Reichel-Dolmatoff, écrivent dans le livre « Héritiers du Jaguar et de l’Anaconda » : « Possesseur d’une forme de vie moins ébranlée par la société dominante, les Kogi sont traités par les autres indigènes comme des êtres supérieurs en sagesse et connaissance. Dans leur langue chibcha, ils se nomment kogi, qui veut dire personne, et nomment nani ou petits frères le reste du monde, incluant les détenteurs de la civilisation occidentale. »

Leur premier contact avec des petits frères remontent à cinq siècles, lorsque les Espagnols ont débarqué sur leurs rives. Selon Reichel-Dolmatoff, les Kogi sont les héritiers directs de l’une des civilisations de l’époque les plus avancées d’Amérique : la Tayrona. Aujourd’hui, le parc Tayrona est une concession aux mains de l’entrepreneur français Jean-Claude Bessudo, PDG d’Aviatur. Il est soupçonné d’avoir négocié avec les paramilitaires d’Hernan Giraldo pour son obtention en 2005 et a été accusé en 2013 par le tribunal administratif de Magdalena de ne pas avoir consulté les indigènes kogis, arhuacos, kankuamos et wiwas lors de son érection. Car en lieu et place des écolodges de luxe du parc de 150 km² situé en bord de mer s’élevaient jadis des villes entières tayrona. Quand les Espagnols ont imposé leur système d’encomienda, qui obligeait les autochtones à travailler gratuitement pour eux en parallèle d’une évangélisation forcée, les indiens tayronas qui y vivaient se sont rebellés. Pour toute réponse, les Espagnols ont commis des massacres et mutilés les chefs des contestataires. Reichel-Dolmatoff pose l’hypothèse que les Kogi ont trouvé refuge dans la Sierra Nevada pour fuir cette répression et qu’ils aient depuis troqué leurs armes contre des dogmes religieux. Et Nina S. de Friedemann et Jaime Arocha de se demander : « Mais pourront-ils s’échapper éternellement ? »

De retour de l’école pour enfants indigènes qu’il administre à côté de Seywiaka, Gabriel regarde sa femme plonger les morceaux de manioc dans une marmite chauffée au feu de bois. Comme tous les Kogi, ils vivent de leur propre culture agricole, qui se compose principalement de manioc, de bananes plantin et d’igname. Il se souvient que, pendant les années de conflit, les Kogi sont à nouveau montés dans les hauteurs de la Sierra Nevada pour échapper à la violence. En vain : « Ceux qui ont le plus souffert sont les Kogi qui habitaient dans les villages les plus élevés. Les paramilitaires leur retiraient leurs provisions, car ils disaient que c’était destiné à la guérilla », raconte-t-il.

Dans le village de Seywiaka - Crédit : Emmanuel Haddad

Dans le village de Seywiaka – Crédit : Emmanuel Haddad

Plusieurs villages kogi ont ainsi souffert de la famine pendant les périodes de violence les plus dures. Et stopper les convois de nourriture ne fut pas le seul moyen de les affamer. Quelques minutes de marche plus en hauteur se dresse la plantation de cacao de Chema. Pendant le conflit, le jeune agriculteur vivait dans le village de Taminaka, à trois jours d’ascension depuis Seywiaka. Il garde un très mauvais souvenir de tous les parties prenantes du conflit : « La guérilla a tué le promoteur indigène du village. J’ignore vraiment pourquoi, sûrement pour des raisons d’argent. Et puis, ils nous voulaient les cochons, les bananes plantins, tout ! Les paramilitaires, c’était pareil, ils se servaient dans nos champs et notre bétail », livre-t-il. Luis Fernando se souvient bien de la pratique en vigueur des paramilitaires : « On demandait d’abord s’ils pouvaient nous offrir de la nourriture. S’ils refusaient, on demandait à la payer. S’ils refusaient encore, alors on passait à ce qu’on appelle le mal hecho, le mal fait : on se servait sans leur demander leur avis. »

Chema acquiesce en silence. Que pense-t-il des justifications de Luis Fernando ? Pour toute réponse, il s’empare de son poporo et commence à mélanger la boule de feuilles de coca colée à sa gencive avec la poudre de coquillages placée dans cette petite calebasse en forme de phallus. Comme tous les Kogi, il a reçu son premier poporo lors de son passage à l’âge adulte, signe qu’il était désormais mûr pour prendre femme et remplir ses obligations spirituelles. Cinquante fois moins puissant qu’un rail de coke, le mélange de la feuille de coca à l’alcalin contenu dans la poudre de coquillage revient pour les Kogi à ouvrir un portail pour communiquer avec Haba, la Mère universelle. Chez les Kogi, Dieu est une femme, et préserver ses bienfaits requiert une attention constante. Chaque lac, chaque grotte est une incarnation de sa matrice où ils déposent des offrandes pour la rendre fertile. Ils prient et jeûnent pour l’équilibre de son écosystème, parfois pendant quatre jours d’affilés. Tous ces efforts quotidiens sont mis à mal par les agressions des petits frères, non seulement contre les communautés indigènes, mais surtout contre leur territoire.

132 titres miniers dans la « Ligne noire »

Les fleuves asséchés, les arbres coupés, les espèces animales en extinction sont des victimes du conflit colombien que les peuples indigènes entendent comptabiliser. L’article 3 du décret n°4633 de la loi des victimes de 2011 le reconnaît : « Pour les peuples indigènes le territoire est victime, prenant en compte leur cosmovision et leur lien spécial et collectif qui les unit avec la terre mère. » Le préambule de ce texte de loi, qui « dicte les moyens d’assistance, de réparation et de restitution des droits territoriaux aux victimes appartenant aux peuples et communautés indigènes », précise que pour eux, la temporalité du conflit n’est pas la même que pour les autres Colombiens : « Le conflit armé interne et ses facteurs connexes sont, selon la pensée indigène, une facette de plus de la violence historique qui a provoqué la disparition de beaucoup de cultures millénaires, et qui en place actuellement tant d’autres en péril d’extinction physique et culturelle. »

Coordinateur de l’équipe de perspective différentielle ethnique du Centre national de mémoire historique (CNMH), Patrick Morales Thomas traduit : « Ils insistent aussi sur le modèle économique qui génère les conflits, notamment la présence d’entreprises minières ou de barrages sur leurs territoires ancestraux, sans leur consultation préalable pourtant prévue par la loi. » L’Agence nationale minière colombienne dénombre 132 titres miniers en vigueur et 244 sollicitations de projets miniers à l’intérieur de la « Ligne noire », nom donné par les indigènes de la Sierra Nevada à leur territoire ancestral, qui s’étendent à l’origine jusqu’à la côte atlantique.

Face à ces menaces, les Kogi se singularisent dans leur manière de résister : « Les Kogi sont moins engagés politiquement que les indiens arhuaco par exemple, qui ont créé un mouvement indigène il y a quarante ans. Dire qu’ils sont les gardiens de la terre a une connotation exotique, mais cela n’en est pas moins vrai : les Kogi ont une défense plus traditionnelle face au conflit », insiste-t-il.

Filmer pour résister

Dans le documentaire « Aluna » réalisé par le Britannique Alan Ereira, une rencontre est organisée entre des Mamas Kogi et des scientifiques de renom, professeurs d’astronomie, de zoologie et d’écologie maritime. Tous confirment que la cosmologie kogi se vérifie dans les faits : la destruction progressive de l’écosystème de la Sierra Nevada, qui a perdu en 20 ans 55% de sa faune et 46% de ses ressources hydriques, reflète comme un miroir brisé la dégradation de l’environnement sur l’ensemble de la planète.

En 1999, le peuple kogi a reçu le prix international d’écologie de l’Organisation Internationale de Biopolitique (BIOS), confirmant la valeur de leur savoir pour l’ensemble de l’humanité. Reste que dans son étude intitulée « L’autochtone écologique : mouvements indigènes et environnement en Colombie », la géographe colombienne Astrid Ulloa met en garde : « La reconnaissance des mouvements indigènes comme écologiques ne peut pas se séparer des luttes politiques des indigènes pour le droit à leurs territoires et le maintien de leurs ressources naturelles. » Les films d’Alan Ereira font grincer les dents de Pablo Mora : « Les peuples indigènes ont un certain mal-être sur la manière dont les cinéastes et les anthropologues représentent leur monde. Les films d’Ereira ont tendance à exotiser les indigènes kogi », dit cet anthropologue visuel, conseiller de l’organisation Gonawindúa Tayrona, l’organe représentatif du gouvernement indigène des communautés Kogi, Wiwa et Arhuaca créé en 1987.

Depuis dix ans, Gonawindúa Tayrona produit des films réalisés par le collectif audiovisuel indigène Zhigoneshi. Huit documentaires ont été réalisés avec l’Arhuaco Amado Villafaña à la direction, le Wiwa Saul Gil à la caméra et Silvestre Gil Zarabata, Kogi, directeur de la photographie. « Ils ont tous été déplacés par le conflit armé et ont trouvé dans la communication audiovisuelle une manière de résister face aux menaces », livre Pablo Mora. Des menaces qui vont bien au-delà du conflit armé : « Beaucoup de titres miniers sont octroyés dans les terres ancestrales indigènes sans consultation préalable. Il y a aussi de nombreuses carrières à l’intérieur des réserves indigènes, ainsi que les barrages qui détournent les rivières en aval de la montagne. Les indigènes mènent la bataille par l’image, mais aussi sur le front légal », décrit M. Mora.

Le choc culturel est inévitable

Le tourisme constitue-t-il une menace ? « Certains sites à Palomino sont sacrés pour les Kogi et ils ont développé des relations d’amitiés avec leurs propriétaires pour les préserver. A l’inverse, certaines agences touristiques détenues par des paramilitaires ne respectent pas les communautés indigènes, notamment celles qui organisent des visites dans la Ciudad Perdida, l’ancienne cité tayrona », estime Pablo Mora.

Depuis 9 ans, Joana fait en sorte que ses excursions rendent aussi service aux Kogi : « 40% de la somme payée par les touristes leur revient », assure-t-elle. Et le sac qu’elle trimballe sur son front déborde de cadeaux : « Ayant vécu comme une Kogi dans la montagne, je sais ce qui fait défaut. L’avoine est très nourrissante pour les enfants. Le lait, l’huile, le riz, ils aiment ça. Les outils comme la lime et la machette sont très utiles aux hommes », livre-t-elle.

Les enfants de Gabriel dans la hutte familiale - Crédit: Emmanuel Haddad

Les enfants de Gabriel dans la hutte familiale – Crédit: Emmanuel Haddad

Loin d’idéaliser les « gardiens de la terre », elle ne masque pas les problèmes auxquels ils sont confrontés : « Ils souffrent de tuberculose, de bronchite, de pneumonie, de dysenterie… Sans compter les problèmes d’alcoolisme et de violence domestique », lâche-t-elle. « Avec la fin de la violence armée, il est possible de réaliser des projets auprès d’eux, en construisant une relation profonde avec eux. Pas une relation trompeuse où l’on se dit que les indigènes, ce sont les meilleurs, les plus spirituels, et qu’il ne faut pas qu’ils changent. Non, le choc culturel est inévitable, mais ils doivent prendre le meilleur de nous, et nous le meilleur d’eux », assure-t-elle.

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