L’impasse au quotidien des enfants syriens descolarisés

Parmi les plus de 500 000 enfants syriens en âge d’être scolarisés au Liban, plus de la moitié ne vont pas à l’école, souvent substituée par un métier pénible ou dangereux. La guerre et l’exil ont effacé leurs rêves de gosse à tout jamais. 

Le camp informel n°23 d’Omariye, écheveau d’une cinquantaine de tentes faites de bois et de bâches, est séparé d’un vaste champ de pommes de terre par un simple chemin de gravier. Dans la vallée de la Bekaa, encastrée entre la chaîne du mont Liban et celle de l’Anti-Liban qui marque la frontière montagneuse avec la Syrie, les terres cultivées s’étendent à perte de vue, au même titre que les tentes où logent quelques 360 000 réfugiés syriens. Des milliers d’enfants syriens font la navette entre les deux pour aller désherber, récolter et transporter des légumes pour un salaire de misère. Dans la première tente de bâches et de bois de ce bidonville éphémère, le professeur Omar enseigne aux enfants à écrire des mots contenant la lettre «h» en cette matinée de septembre. Ses élèves ont beau n’avoir pas plus de douze ans, plusieurs d’entre eux travaillent déjà. Leur attention est volatile, leur vocabulaire limité. «C’est très dur pour moi de voir que tant d’enfants de dix ans ne connaissent pas l’alphabet ni ne savent écrire leur nom», soupire l’ex-instituteur de la ville de Qousseir, d’où viennent les quelques 140 enfants qui étudient dans sa petite école informelle, soutenue par l’ONG Save the Children.

Asma* s’avance vers le tableau blanc pour entourer la lettre «h» dans une phrase. Son feutre Velléda survole les mots comme une abeille les pistils, son regard implorant planté dans celui du maître, qui doit lui pointer une à une les lettres à entourer en rouge. Asma sait à peine écrire en arabe. Ses doigts tracent des lettres écrasées, d’une écriture illisible de médecin. Ses petites mains ont déjà une autre utilité. Demain matin, comme tous les matins depuis le début de l’été, elle partira récolter les gousses d’ail sous un soleil de plomb avec sa mère et ses soeurs. «Ça me provoque des irritations sur les doigts. Tous les enfants ont mal aux mains à cause de ce travail», se plaint la jeune fille. Asma n’est pas la seule jeune fille du coin à délaisser l’école pour aller travailler dans les champs. «Les pommes de terre et les autres légumes de la vallée de la Bekaa sont récoltés par les femmes et les enfants syriens pour un salaire ne dépassant parfois pas 3 000 livres (1,92 CHF) par jour. Pourquoi crois-tu que les légumes soient aussi bon marché au Liban?», ironise Ahmad, employé de Save the Children, qui supporte des dizaines d’écoles informelles de l’acabit de celle d’Omar.

Omar estime que quelques 30 enfants sur les 140 présents dans le camp n°23 travaillent: «Entre étudier ou travailler pour manger, le choix est vite fait», dit-il, avant d’énumérer: «Il y a les 50 dollars de loyer pour la tente, les 50 000 livres pour l’électricité, la nourriture, l’eau, les frais de santé… Les réfugiés ne reçoivent plus aucune aide humanitaire; ils doivent travailler pour survivre.» Et le droit à l’éducation dans tout ça?

Camp Pepsi – crédit : Emmanuel Haddad

OPACITÉ DE L’AIDE HUMANITAIRE
«La place d’un enfant est à l’école. Mais pour que les enfants puissent s’y rendre, un certain nombre d’individus et d’institutions qui croient en l’importance de l’éducation doivent intervenir pour retirer les obstacles et leur ouvrir la voie», dit Tanya Chapuisat, la représentante d’UNICEF au Liban, dans un communiqué qui salue les efforts du Liban pour enrôler 195 000 enfants syriens dans le système scolaire en 2016-2017. Soutenu par l’UNICEF et l’agence de l’ONU pour les réfugiés (UNHCR), le ministère de l’Éducation libanais a généreusement ouvert les portes de ses écoles publiques aux enfants syriens depuis trois ans. Les frais de scolarité sont gratuits, le matériel scolaire fournit. Seul le bus scolaire reste à la charge des familles. Malgré l’investissement de la communauté internationale pour éviter qu’une génération perdue n’éclose dans les camps de réfugiés informels éparpillés au Liban, 59% des enfants syriens restent au ban de l’école, rappelle Save the Children à l’occasion de la septième rentrée scolaire depuis le début du conflit syrien. On est loin de l’objectif annoncé par la conférence de Londres de février 2016 pour la Syrie, au cours de laquelle les pays donateurs s’étaient engagés à assurer une éducation de qualité à tous les enfants syriens à la fin de l’année 2016-2017, en déboursant une enveloppe de 1,4 milliard de dollars, dont 350 millions à destination du Liban.

Paradoxe, bien que les pays donateurs aient finalement donné 1,5 milliard de dollars, soit plus que la somme annoncée, le Liban n’en a reçu que 112,4 millions à la rentrée 2016-2017, et 198,8 millions à la fin de l’année scolaire. Dans le rapport «Following the Money, Lack of Transparency in Donor Funding for Syrian Refugee Education» (Suivre l’argent, le manque de transparence dans les fonds donnés pour l’éducation des réfugiés syriens) publié par Human Rights Watch en septembre 2017, l’organisation regrette que l’opacité des pays donateurs empêche de connaître les raisons d’un tel écart entre promesses et réalité: «À cause de ce manque de transparence, on ne peut pas savoir avec certitude si le problème vient du manque de fonds ou de la corruption au niveau de la mise en oeuvre des programmes d’aide», soutient Simon Rau, auteur de l’enquête. S’il est difficile d’en évaluer les causes, il est aisé de constater que l’objectif de scolariser tous les enfants syriens du Liban est resté un voeu pieu prononcé à Londres, au cours d’une journée hivernale qui a permis «la plus importante levée de fonds jamais réalisée en une seule journée pour une crise humanitaire», selon les co-organisateurs, avec une enveloppe de 12 milliards de dollars destinés à la Syrie et à la région. Pour le pays du Cèdre, il n’a d’ailleurs jamais été question d’atteindre cet objectif, précise Simon Rau: «Le plan éducatif présenté par le gouvernement libanais à la conférence de Londres prévoit de scolariser moins de 220 000 enfants « non-libanais » d’ici à 2021», précise le chercheur. C’est moins de la moitié des enfants syriens enregistrés auprès de l’UNHCR. Or «le gouvernement libanais estime qu’il y a au moins 50% de Syriens de plus sur son territoire par rapport au chiffre d’1,1 million de réfugiés qui sont enregistrés auprès de l’agence de l’ONU», ajoute-t-il.

Dans ce petit pays de 10 452 km², face au refus des autorités d’instaurer des camps officiels de réfugiés pour ne pas revivre le traumatisme des camps palestiniens, perçus comme l’une des causes du déclenchement de la guerre civile libanaise (1975-1990), beaucoup de Syriens restent hors des radars de l’aide humanitaire. Dans la banlieue de Saïda, ville portuaire du Sud de Beyrouth magnifiée par son patrimoine phénicien, plus de mille Syriens originaires de Homs vivent depuis six ans dans le sous-sol désaffecté d’une usine de Pepsi-Cola. L’usine orne la mer Méditerranée et se perd dans une jungle de bananeraies qui donne au lieu un faux air de paradis tropical. À l’intérieur, on a plutôt l’impression de pénétrer dans une prison. Assis devant un narguilé au milieu du long tunnel éclairé par un entrelacs de fils électriques pendus à un plafond humide et fissuré, Mohammad, 21 ans, se souvient de l’état des lieux à leur arrivée. «Avant, un ruisseau d’eaux usées s’écoulait au milieu du tunnel. Le sol était boueux, il n’y avait pas d’électricité. Nous avons tout retapé nous-mêmes; aujourd’hui, on a même Internet! », dit fièrement ce jeune ouvrier en laissant échapper des bouffées de tabac à la pomme. Réfugié à l’âge de 16 ans dans cette usine à l’abandon, Mohammad a vite dû trouver une source de revenu, étant l’aîné de huit enfants avec un père trop âgé pour travailler: «J’ai commencé à faire tout type de métiers: la récolte des bananes, la construction d’immeubles, tout. Mon petit frère et moi travaillons pour payer les dépenses de la famille. Grâce à notre travail, deux de nos frères vont à l’école», précise-t-il.

Camp Pepsi – crédit : Emmanuel Haddad

Pour la majorité des jeunes syriens du «camp Pepsi», la routine est bien huilée: chaque matin, ils se lèvent des pièces de 4 mètres sur 6 où ils vivent avec leur famille et partent s’asseoir à l’entrée du camp. Là, des Libanais en quête de main-d’oeuvre à bas prix s’arrêtent pour en embarquer la quantité nécessaire à la besogne du jour, qui pour récolter des bananes, qui pour avancer le chantier de leur maison. À l’instar de Mohammad, Alaa, 18 ans, «pointe» devant le camp chaque matin et résume sa relation distendue avec l’école entre deux bouffées de narguilé: «En arrivant ici, les Syriens ne pouvaient pas s’inscrire à l’école. Alors j’ai dû commencer à travailler. Désormais, après quatre ans, j’ai tout oublié, il est trop tard pour y revenir», dit-il. Entre l’arrivée des réfugiés syriens au Liban à partir de 2011 et l’ouverture des écoles publiques libanaises aux enfants syriens, plusieurs années décisives se sont écoulées. En 2014, seuls 106 000 enfants syriens étaient accueillis dans 144 écoles. Leur nombre a presque doublé en 2016, mais entre-temps, un grand nombre d’enfants déscolarisés a été happé par le monde du travail informel.

Pour Hassan**, l’école, c’est le garage du coin du «camp Pepsi» où il assiste Ali dans la réparation de motos depuis un an. Âgé de 15 ans, Hassan manie avec dextérité les fils dénudés d’une moto désossée, de ses mains brûlées par un accident électrique qui remonte à l’enfance: «J’ai appris beaucoup de choses ici, ça me plaît beaucoup. Et je reçois un salaire de 50 000 livres par semaine (32 CHF)», assure-t-il. Le travail des mineurs syriens est si répandu au Liban que beaucoup se voient déjà passer leur vie dans le même labeur. Dans la cour d’immeuble qui surplombe le tunnel où vivent les familles syriennes, Hijaz, 18 ans, pétrit du ciment pour recouvrir le balcon fissuré d’une famille de Palestiniens. Trois ans que ce jeune originaire de Homs assiste un contremaître syrien dans ses menus chantiers. Pour lui, cette carrière est la seule issue possible après des années sans éducation: «Je ne sais ni lire, ni écrire. J’ai tout oublié! Depuis que Bachar el-Assad nous a envoyés ici pour faire du tourisme, je n’ai pas mis les pieds à l’école», dit-il avec une ironie mordante, à propos des bombardements de l’armée syrienne qui ont détruit sa ville, ex-«capitale de la révolution syrienne». «Ici, le coût de la vie est tel que mes frères et moi travaillons tous pour survivre», ajoute-t-il. Hijaz a le sourire facile et l’humour ravageur, mais il ne cache pas son sentiment que sa condition d’analphabète le mène à une impasse. «J’aimerais bien pouvoir déchiffrer les panneaux, les livres. Mais par où commencer? Bachar nous a fait quitter notre pays où l’école était gratuite. Ici, elle est trop chère. Tout est cher. C’est pour cela qu’il faut travailler», dit-il avant de soulever un seau rempli de ciment frais.

Habitués à travailler, les mineurs syriens restent des enfants avides de savoir, à l’imaginaire débordant: «Les enfants qui travaillent sont plus intéressés que les autres. Parfois, ce sont eux qui me demandent d’ajouter deux heures de cours en plus, alors que je suis moi-même fatigué», assure Omar dans son école improvisée du camp n°23 d’Omariye. Pendant le cours, le jeune Brahim* n’a cessé de lever le doigt en l’implorant à coups de «moi Monsieur!» et «je sais Monsieur!». Âgé de dix ans, il a abandonné l’école l’an dernier pour travailler dans un garage local. Son envie de participer en cours de langue démontre que sa curiosité ne se limite pas aux boulons et aux joints de culasse. Mais alors que ses parents s’apprêtent à déménager dans le Nord du Liban où son père vient de trouver du travail, Brahim n’hésite pas une seconde sur sa priorité: «J’espère trouver un travail là-bas. Et peut-être aussi une école, si c’est possible.»

*Les prénoms des enfants mineurs ont été modifiés.

Article publié dans l'édition d'octobre 2017 du magazine suisse La Cité.

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